Absolument inconsciente, dépourvue de tout projet, la nature multiplie des myriades et des myriades d'interactions plus ou moins différentes les unes des autres, dans des myriades et des myriades d'environnements locaux plus ou moins différents les uns des autres. La quasi-totalité de ces « essais » aveugles ne donne rien de bien vivant, sauf dans certains cas hautement improbables, mais qui se produisent quand même. L'émergence du vivant est ainsi, en quelque sorte, une bataille gagnée par l'improbable contre le probable. Ce qui est improbable en effet, n'est pas forcément impossible.
Avoir vécu sans savoir pourquoi, dans des conditions que pour l'essentiel nous n'avons pas choisies. Avoir cherché à mieux vivre, d'une façon ou d'une autre, avoir acquis une expérience, une culture... Quelles valeurs peuvent m'aider dans les moments difficiles ? Qu'est-ce que « réussir sa vie ? » Et puis rien. La lutte pour la vie serait-elle donc aussi fondamentalement vaine que l'est la lutte contre la mort ?
De tels doutes agitent les consciences depuis la nuit des temps. Nous nous interrogeons sur la « construction du monde » pour savoir ce qui conditionne notre propre construction existentielle. Quelle est notre place dans la nature, quel rôle jouer, quelles valeurs adopter, pour mener une vie vivable ?

Nous nous adaptons tous à ce que nous considérons comme la nature. Des idées reçues, des réflexions plus ou moins rationnelles, à propos du naturel, du surnaturel, se transmettent de génération en génération. Elles changent plus ou moins dans l'histoire et selon les régions, modifiant du même coup les métaphysiques dominantes. Elles se traduisent tous les jours par des prises de position plus ou moins conscientes, par des actes plus ou moins réfléchis.
Des hommes, des femmes, des enfants sont réunis dans une partie reculée de leur caverne. Des dessins plus ou moins enchevêtres sont tracés sur la paroi. À la lueur mouvante d'un feu de bois, ces fresques semblent se déformer, montrer des scènes animées.
L'homme-lion de Vogelherd, une statuette en ivoire de mammouth,
sculptée il y a 32 000 ansQuelques figurines passent de main en main. Elles représentent des humains, des animaux ou des êtres hybrides. La pénombre dansante leur confère une sorte de vie surnaturelle. Chacun leur attribue les pouvoirs qu'il imagine. Certains leur demandent avec plus ou moins de ferveur d'exaucer tel ou tel vœu. En cas de colère entre individus ou entre groupes, les statuettes ennemies sont détruites, pour briser les espoirs dont elles sont chargées. (Interprétation d'éléments d'un article de Patrick Jean-Baptiste avec Bernadette Arnaud, Science et Avenir de janvier 2004, Les premières idoles.)
Lorsque des planchettes oblongues attachées au bout de cordelettes tournoient au dessus des têtes, elles produisent le vrombissement caractéristique des rhombes, une sorte d'écho de mondes surnaturels. Un membre de la tribu souffre d'une fracture. Ce moment de bonheur et de mysticisme l'aide à endurer ses souffrances. Plus la nourriture est rare en effet, plus il faut prendre de grands risques pour capturer des animaux. C'est aussi un moment de créativité, pendant lequel, à la fois, s'ébauchent des histoires fantastiques et les mots pour les raconter. Les conteurs imaginent des explications à des interrogations peut-être du genre de celle-ci :
L'eau a ses animaux, la terre a les siens, l'air a les siens. Pourquoi le feu n'a-t-il pas ses animaux ?
La vie préhistorique n'est pas pour autant un eden. Nécessité quotidienne a force de loi et l'anthropophagie n'est pas exclue de mœurs considérées comme normales. Une entraide guidée par la survie collective à long terme n'est encore qu'embryonnaire.
Par ailleurs les mourants ont des visions, qu'ils relatent parfois, semblables à celles rapportées de nos jours par Raymond Moody. Au fil du temps, ces éléments se déforment, ils grossissent comme des rumeurs. Ils deviennent bientôt des légendes, des signes de reconnaissance, des modèles explicatifs communs. L'individu adopte les mythes du groupe, en échange de quoi le groupe adopte l'individu. Il s'ensuit un conformisme tel que le sacré se rigidifie, il devient un pouvoir absolu, vite incarné par le chaman devenu prêtre. Personne ne vient donc au secours des victimes de légendes sanguinaires : les sacrifices, qu'ils soient humains ou animaux, sont considérés comme le prix à payer pour assurer la cohésion de la tribu. Toute remise en cause du dogme expose le traître à l'exclusion sociale et indirectement à la mort - ou directement à une sentence de mort.
Les populations humaines essaiment en suivant les rivages et les cours d'eau. À chaque nouvelle implantation, le dogme localement en vigueur oublie certains de ses aspects et il en adopte d'autres : lui aussi fait du chemin. Il se diversifie et il tend à refléter la métaphysique du lieu et du moment.
Mais une idée générale demeure. L'individu et la nature s'unissent par leurs interactions incessantes, ils appartiennent tous les deux à une même unité. Puisque l'individu est vivant, c'est que la nature l'est aussi. Des principes vitaux sont à l'œuvre dans le monde, d'autant plus inquiétants qu'ils demeurent cachés. Pour que la faim ne les courrouce pas, il faut sacrifier à ces entités des animaux ou des êtres humains.
![]() |
Pedra do sol
Le soleil religieux aztèque tire la langue pour réclamer le sang humain dont il a besoin pour vivre. Sa mort provoquerait la fin du monde. |
Paradoxalement, plus l'étude de la nature avance, plus les sujets d'incompréhension s'accumulent. Mais dans tous les continents les explications sont faciles à trouver : à chaque phénomène son dieu. Par exemple, chez les Grecs, Poséidon, dieu de la mer, endosse la responsabilité des tremblements de terre. L'historien latin Varron dénombre ainsi quelque 30 000 divinités.
Fétus de paille ballottés au gré de puissances lunatiques, maîtres et esclaves ne choisissent pas leur sort. Pas plus qu'on choisit d'être un homme ou une femme, roi ou plébéien, plein de muscles ou plein d'esprit, de dépendre de tel ou tel signe astrologique. Soldats, brigands, pirates, trafiquants, sont évidemment subis. Comme est subie la nécessité de semer pour récolter ou de pétrir la farine pour fabriquer du pain. À moins, bien sûr, d'entrer en communion avec les mondes spirituels, pour disposer de pouvoirs surnaturels. Ce qui permet d'avoir prise sur l'impondérable. Par exemple un esclave vendu à Apollon est réputé affranchi.
En Inde, à la même époque, le système naissant de castes héréditaires montre une certaine universalité dans la croyance en une destinée subie, aux « causes » surnaturelles.
L'unité primitive de l'homme et de nature s'effrite de plus en plus, dans les métaphysiques. Trop de choses, décidément, sont incompréhensibles. Qui peut expliquer, par exemple, ses pulsions sexuelles ? Pourquoi les saisons existent-elle ? Qu'y a-t-il dans le ciel, sous la Terre ? En fait, tout peut s'éclairer, mais à condition de situer chaque événement dans un monde particulier, où ses causes et ses effets s'enchaînent logiquement. Si quelque chose n'est pas explicable dans un monde, il l'est dans un autre monde. Par exemple, la Bible parle du « royaume des cieux » comme d'un univers disjoint de la réalité terre à terre, avec ses propres lois physiques. En tout cas, il n'existe pas plus d'unité humaine qu'il en existe dans la nature et les uns ne vivent pas dans le même monde que les autres. « L'esclave est une chose qui a la parole » décrètent de façon péremptoire les textes juridiques romains - les grecs le pensent aussi. Même le grand Aristote était esclavagiste ! Ce qui n'empêche pas la réalité sociale du moment de connaître toutes les nuances de la servitude. À chaque statut social correspondent des lois de la nature spécifiques, qui octroient plus ou moins de dignité, de conscience. Puisqu'on peut faire tourner un moulin avec des esclaves, pourquoi utiliser le courant d'une rivière ? Ce serait se priver du monde bien utile de ceux qui ne sont bons qu'à faire tourner une roue. La révolution industrielle se fera beaucoup plus tard, avec une autre métaphysique.
Les présocratiques développent en première approximation l'idée des nombres, des atomes. Puis vient « l'harmonie des sphères célestes » élaborée de Pythagore à Ptolémée... Beaucoup de choses qui paraissent sans rapports entre elles sont en fait unies par des influences mutuelles... Et si une cause unique des causes créait tout ce qui existe ? Les catastrophes collectives s'attribuent sûrement à une même colère divine. Exemple : le Déluge, dans l'Ancien Testament. La nature ne se révèle donc pas si capricieuse que ça. Ses ficelles sont en effet tirées par la main d'un dieu unique.
Alors à dieu unique, roi de droit divin unique, au pouvoir absolu bien sûr, sans quoi ce ne serait pas logique. Obéissez donc à l'autorité du moment, manants, et vous vous adapterez à la nature. L'idée de diversité dans l'unité progresse peu à peu dans les cultures au fil des siècles. Par exemple le mystère chrétien de la Trinité : trois personnes en une ; le Père, le Fils et le Saint-Esprit unis en Dieu. Le monde du monastère, celui du château, celui de la campagne, sont unis comme les doigts de la main. Des relations étroites lient ainsi clergé, pouvoir et modes de vie. Puisque le curé et le roi ne sont pas des choses, le serf ne l'est pas non plus.
En fait, si la raison connaissait bien la nature, l'homme s'adapterait efficacement à son milieu et le progrès résoudrait les misères humaines. Au XVIIIe siècle, la révolution industrielle et agricole naissante suppose que le salut ne vient pas tant du Ciel que de la Terre. Les lumières célestes pâlissent au profit de celles de la raison.
Deux siècles ont été nécessaires à la généralisation dans le grand public des conceptions mécanistes de Bruno, Galilée, Descartes, Boyle et Newton, notamment. À la société bourgeoise, qui mécanise la production, correspond une conception quasi mécanique de l'univers. Molécules, ondes et planètes constituent les rouages d'un ensemble fondamentalement prévisible. Ce déterminisme « naturel » de la physique nourrit un déterminisme « social » qui incite à s'inscrire dans des logiques rigides et inéluctables. Le capitalisme conduit ainsi à la prospérité, les guerres ou les révolutions conduisent à la victoire, la vertu conduit au paradis. Les différentes versions de la dialectique marquent pour leur part la recherche d'une cohérence « mécaniste » de la nature.
Pourtant quelque chose cloche dans ces belles mécaniques. La loi de Wien rend bien compte de la composition spectrale des ultraviolets émis par un four porté à plus de 1000°, mais elle ne rend pas compte des infrarouges. Quant à la loi de Rayleigh-Jeans, c'est le contraire : elle rend bien compte des infrarouges, mais pas des ultraviolets. De plus, une infinité de modes d'oscillations sont a priori possibles dans le rayonnement « de corps noir » du four, où l'énergie devrait donc être infinie - mais elle ne l'est pas. Pour ne rien arranger, les spectres des atomes affichent des raies et cette discontinuité reste inexpliquée. Max Planck achève alors l'unification de l'électromagnétisme. Énergies et fréquences sont des multiples entiers de la « constante de Planck » h. La nouvelle théorie quantique rend compte de l'expérience et la physique retombe ainsi sur ses pattes. Mais la raison garde la tête à l'envers. Les discontinuités quantiques de la nature, ça correspond à quoi, dans le réel ? Un voile d'incompréhension s'épaissit. Même les mathématiques sont à cette époque sujettes à des débats à propos de l'infini, de la validité des méthodes de démonstration, de leurs propres fondements. Albert Einstein ouvre cependant une perspective de compréhension salutaire, en décrivant les implications physiques de la constance de la vitesse de la lumière dans le vide. Quant aux ondes lumineuses quantifiées, il s'agit de leur composante corpusculaire. Mais trente ans plus tard, « l'école de Copenhague » proclamera que tout ce que nous pouvons dire de la nature se réduit à des interférences d'ondes abstraites de probabilité de présence.
Depuis l'antiquité, plus l'étude de la nature avance, plus les sujets d'incompréhension s'accumulent.
Dépassée par une physique qu'elle ne comprend pas, la métaphysique ne joue plus son rôle explicatif, alors elle se marginalise.
Par exemple Bergson prétend en 1922, dans Durée et simultanéité, que « le Temps unique et l'Étendue indépendante de la durée subsistent dans l'hypothèse d'Einstein prise à l'état pur : ils restent ce qu'ils ont toujours été pour le sens commun. »
Sauf qu'une fusée qui s'éloigne de la Terre, ce n'est pas la même chose que la Terre qui s'éloigne de la fusée. L'univers en effet n'est pas constitué que d'une fusée et de la Terre. Des myriades de distances varient entre la fusée en mouvement et les autres corps de l'univers, alors que leurs variations restent relativement constantes entre la Terre et le reste de l'univers. Lorsqu'elle accélère, la fusée surmonte une inertie que la Terre ne surmonte pas ; son temps relatif ralentit par rapport à celui de la Terre, alors que celui de la Terre ne ralentit pas par rapport à celui de la fusée. Quant au temps mesuré à bord de la fusée, il est réel, à moins que les horloges puissent s'enivrer. Comme l'est celui mesuré sur la Terre.
Il y a dans cette asymétrie fusée - Terre un viol caractérisé du sens commun : la nature est plus étrange que l'intuitionne Bergson.
La vulgarisation scientifique, notamment en physique et en cosmologie, remplace de fait la métaphysique. Avec un effet pervers à la clé : il semble à beaucoup que l'on puisse « discuter » en physique comme on le fait en philosophie, ce qui évacue toute validation par une expérimentation rigoureuse. La science semble ainsi être une école d'opinions comme les autres. Par exemple, beaucoup ne distinguent pas l'astronomie de l'astrologie, qui leur paraissent se fondre en une même étude du ciel, abordée avec des convictions différentes.