En 1945 Albert Einstein résume le vide, l'angoisse
métaphysiques du siècle, dans une lettre de condoléances. « Nous autres,
humains, vivons en majeure partie avec une impression trompeuse de sécurité
et un sentiment d'être chez soi dans un environnement physique et humain
qui semble familier et digne de confiance. Mais, quand le cours prévu de
la vie quotidienne est interrompu, nous nous rendons compte que nous sommes
comme des naufragés essayant de garder l'équilibre sur une misérable planche
en pleine mer ; nous avons oublié d'où nous venons et nous ignorons vers
quel lieu nous dérivons. »
(Correspondance, InterÉditions, 1980)
Nous expérimentons une facette de la nature avec ce que nous vivons dans la société. La plupart fondent ainsi leur métaphysique sur leur expérience personnelle de la vie. Se sentir paumé dans un monde monstrueux, c'est d'une façon ou d'une autre ressentir la nature comme une marâtre fondamentalement injuste. Plus une situation sociale est chaotique, plus ce sentiment se renforce. Alors sur quoi tabler pour s'en sortir ? Beaucoup tendent à se raccrocher aux « valeurs » qu'ils croient solides. Par exemple, le nationalisme est une tentative de trouver refuge dans un « château fort » dont l'État constituerait les « remparts ». Qu'elles soient « bourgeoises » ou « ouvrières », des structures politiques aussi rigides, aussi autoritaires que possible forment des sortes de cohérences politiques artificielles dans un monde où le chaos menacerait de toutes parts. Un ordre politique autoritaire, c'est une sorte de blockhaus moral défiant localement la tourmente générale. Se créent ainsi dans les esprits des schématisations, dont les traits délimitent des frontières « de bon sens ». Il y a par exemple la « propriété » identitaire de « mes chefs », de « mon peuple », de « notre économie nationale »... autant de « propriétés » chimériques, autant de barbelés moraux. Chacun défend plus ou moins âprement « son » blockhaus, où il a ses habitudes et ses repères. Les sectarismes politiques et religieux, le sexisme, l'homophobie, le racisme, les rivalités entre bandes de jeunes... bien des phénomènes sociaux en apparence disparates cachent leur dénominateur commun : la défense de « remparts » ressentis comme sécurisants. Se banalisent ainsi des logiques d'exclusion, d'intolérance. Elles conduisent aux nationalismes, aux intégrismes, aux racismes, aux corporatismes, aux sectes religieuses plus ou moins délirantes. Les replis communautaires et l'influence des lobbies gagnent du terrain. Derrière des expressions d'apparence anodine comme « chacun chez soi » se cache la recherche d'un monde transformé en zoo identitaire, dont les divisions sont censées s'opposer aux généralisations redoutées de quelque chaos social. Comment en effet ne pas avoir peur de faire, ou de laisser faire n'importe quoi, en l'absence de limites étroites, de garde-fous, de brides ? Il n'y a rien de plus urgent que de contraindre les individus à adopter tel ou tel comportement : dans le chaos, les mœurs ne peuvent que dériver, devenir déliquescentes. Ceux qui franchissent les limites fixées brouillent les repères, ils « foutent la merde ». Ils doivent faire l'objet d'une répression sans appel. Tout assouplissement politique, tout « laxisme » prend une valeur suicidaire ou criminelle. Toute transformation d'un ordre social jamais assez rigide et immuable revêt un caractère intolérablement téméraire. Autant s'ouvrir à tous les dangers. Autant aller au champ de bataille avec une armure d'opérette. Autant vouloir vivre dans un monde qui n'existe pas.
Soutenus par les masses, des révolutionnaires parviennent à remplacer la dictature patronale par la dictature d'un parti, d'abord en 1917 en Russie, puis dans d'autres pays. Mais leur autoritarisme érigé en système social les conduit à reproduire sous une autre forme les inégalités antérieures et à ne rien révolutionner sur le fond. Les masses, considèrent-ils, ont des illusions, alors il est impératif d'exercer à leur encontre une implacable « dictature révolutionnaire », pour forcer le troupeau à faire son propre bonheur.
Les révolutions ne révolutionnent donc pas forcément les métaphysiques passées. À un ordre bourgeois rigide succède un ordre ouvrier aussi rigide, seule change la forme des refuges sociaux.
Massivement maltraités, les prolétaires retirent massivement leur soutien à la « dictature révolutionnaire », qui tôt ou tard finit par se saborder, par s'effondrer, ou par aller se jeter dans les bras de ses « ennemis de classe ». La prochaine fois, il faudra que le pouvoir révolutionnaire responsabilise et aide démocratiquement les populations. Pas qu'il les combatte comme des obstacles arriérés, juste bons à lui obéir inconditionnellement. C'est au parti à se mettre au service des masses, ce n'est pas aux masses à se mettre au service du parti. Les militants, les travailleurs, les jeunes, doivent trouver auprès du parti les explications, les débats, la formation, les recherches dont ils ont besoin. Pas les ordres « géniaux » et les manipulations « bienveillantes » de « supérieurs révolutionnaires ». À défaut d'une telle aide, il ne reste plus qu'à se former seul et à militer avec les moyens du bord pour un monde plus juste. |
Une affiche de mai 1968 |
Une chose originelle a explosé en quatre dimensions spatiotemporelles, sans qu'on sache d'où elle sortait. Après ce « miracle » du big bang, ce qui est corpusculaire est conjointement ondulatoire, et en attendant la mort thermique des étoiles, les pendules indiquent qu'il est « minuit dans le siècle ». Dans les ténèbres du nazisme, du stalinisme, comme dans celles de « l'équilibre de la terreur », de la « crise mondiale », de la « dette du Tiers monde », du « thatchérisme », des « atteintes aux droits de l'homme » ou de l'environnement menacé, les capacités humaines de création ne l'emportent pas de façon évidente sur les capacités de destruction. Si les « disparus » de toutes les époques ne sont pas assassinés par millions, alors que sont devenus des millions de mères, de sœurs, de fils ? La malnutrition, le manque de soins élémentaires font chaque jour des milliers de morts, tandis que les droits de l'homme n'empêchent pas un esclavage « officieux » encore massif : celui d'enfants, de femmes, de soldats... Entre 1961 et 1971 l'armée américaine déverse sur le communisme, pardon, sur le Vietnam, des dizaines de millions de litres « d'agent orange », un défoliant contenant de la dioxine, toxique violent qui crée des handicaps irréversibles.
Dans ce monde absurde, dépourvu de cohérence, d'unité fondamentale, les risques de dislocation sont grands. Les grosses structures étatiques inspirent de plus en plus d'inquiétude. De ce sentiment de fragilité naît une peur de l'explosion sociale qui incite les possédants et les dirigeants à céder plus ou moins temporairement à certaines revendications, notamment en matière d'instruction, de santé, de droit du travail.
Symbolisé par le Titanic, l'État coule ou risque de couler. Alors au fil du siècle, les entreprises sont de plus en plus considérées comme des radeaux de sauvetage dans le chaos. L'essentiel, c'est de ne pas se noyer. En résumé : « Nous ne faisons pas les difficiles, ni à propos des bouées de sauvetage qui nous sont lancées, ni sur qui nous les lance. Nous défendons ce à quoi nous nous raccrochons, quitte à perpétuer des injustices. Commençons par survivre, nous vivrons peut-être mieux après. »
La balance mondiale des paiements laisse apparaître
que l'ensemble des pays achète plus qu'il ne vend. De gigantesques patrimoines
occultes tirés d'un capitalisme sauvage semi-officiel (commerce d'armes,
de la drogue, corruption, fraude fiscale...) financent ce déficit en dehors
de tout contrôle démocratique.
(D'après Jean-François Couvrat et Nicolas Pless, La face cachée de l'économie
mondiale, Hatier, 1988)
Quand on a le privilège de pouvoir se raccrocher à une entreprise, on l'aime. Elle nous fait vivre, alors faisons la vivre. En fait non, elle ne nous fait pas vivre, elle nous fait travailler, ce n'est pas la même chose. Mais dans une nature irrationnelle, elle est malheureusement comme l'État, sans relâche confrontée au risque de naufrage. Sa survie justifie tous les sacrifices. Enfin non, pas tous les sacrifices, de préférence ceux des concurrents, des salariés, des subordonnés, des consommateurs, des riverains, des plus démunis, des femmes, des travailleurs immigrés, des jeunes, des vieux, des prospects « ciblés » par une publicité polluante, des syndicalistes réprimés, des chômeurs, des contribuables, des générations futures, de telle ou telle catégorie sociale, des animaux maltraités industriellement... La survie de l'entreprise justifie tous les « sacrifices des autres ». Plutôt réussir à la sueur du front des autres - on a le droit. Donc si on a le droit, c'est qu'on peut le faire. Ceux qui résistent, il faut tenter de les acheter ou de les briser. Les « gagneurs » justifient-ils leurs privilèges par des charges et des risques subis pour l'essentiel par d'autres, mais qu'ils prétendent assumer ? Un peu de dignité, je vous prie, ne ressuscitons pas un débat d'un autre âge. Le paysan devenu salarié travaille pour le seigneur devenu patron en échange d'une « protection » salariale. Plutôt imposer un pouvoir féodal dans les entreprises, alors que souvent après la porte de sortie, les maires et les députés sont démocratiquement élus.
Si vous êtes grassement payé à réduire le pouvoir d'achat des autres, vous faites partie des « meilleurs ». Si vous conservez votre emploi en licenciant des autres, vous faites partie des « meilleurs ». Si vous culpabilisez des travailleurs qui vous rapportent plus qu'ils vous coûtent, vous faites partie des « meilleurs ». Si vous ne voyez pas la nécessité de remédier à des monstruosités sociales parce qu'elles sont payées par d'autres, vous faites partie des « meilleurs ». Si vous exaltez le civisme, les valeurs morales, pour mieux naviguer à contre-courant de l'intérêt général, vous êtes politiquement courageux. Si, à défaut de chercher des solutions, vous trouvez des promesses, vous êtes réaliste. Les huiles dominantes prônent aussi la solidarité, mais seulement quand ça les arrange, faut pas déconner. Oh bien sûr il n'y a pas que les patrons. Les voyous qui « se tapent un délire », les gangsters petits et grands, bien d'autres venimeux, ne sont pas des modèles d'utilité sociale. Mais les « meilleurs » leur montrent l'exemple. Celui qui écrase les autres croit prouver son niveau élevé d'habileté, il se sent appartenir aux hautes sphères de la société.
Les salariés n'ont le choix qu'entre se sacrifier pour la bonne compétitivité des entreprises et se sacrifier à cause de la mauvaise compétitivité des entreprises. Alors ils se sacrifient. Beaucoup de victimes « comprennent » qu'en raison d'une concurrence sans pitié, elles doivent consentir à des « efforts ». Elles ressentent cette « logique » patronale comme un refuge dans le chaos social. Ce qui les amène à soutenir leurs « protecteurs » jusque dans le secret des isoloirs.
L'urgence est à l'agressivité managériale à l'intérieur des entreprises et à l'agressivité commerciale en dehors. Le « marché » le plus « libre » (prédateur) possible s'impose de plus en plus dans tous les domaines de la vie. Il s'agit d'une pseudo-démocratie économique fondée sur l'inégalité, où la voix d'un riche compte plus que celle d'un pauvre. La liberté du renard dans le poulailler libre s'oppose à toute planification démocratique de l'économie. Le déficit des États se creuse sous la pression d'une démagogie qui considère les impôts comme un investissement irrationnel. De toute façon, à quoi voulez-vous réfléchir dans un univers incohérent ? C'est vraiment perdre son temps ! Les réflexions les plus abouties ne peuvent que se perdre dans les linéaments de problèmes fondamentalement absurdes parce que fondamentalement sans solution. (Dans un univers incohérent il n'y a pas de solution sociale cohérente, c'est facile à comprendre, non ?) « a + b = c », voilà tout ce que les intellectuels ont à nous dire ! La nature est comme ça, incohérente et sans solution, on y peut rien, « il n'y a pas d'alternative ». Se demander si 10 ou 20 % de la population « mérite » de posséder plus de la moitié des richesses d'un pays n'a pas de sens. Pas plus que se demander s'il est juste que le salaire des uns soit plus de mille fois supérieur à celui des autres. Les pauvres méritent-ils leur misère ? Pauvre question ! Les uns et les autres se raccrochent aux « misérables planches en pleine mer » que leur octroie le hasard, voilà tout. Quelle philosophie de la vie expliquer à ses enfants ? Survivre sans se poser de questions. Ça c'est du concret, tout le reste n'est que métaphysique. C'est comme ça et ce sera toujours comme ça. Toutes les luttes des classes du monde n'y pourront jamais rien.
Article premier de la Déclaration
des droits de l'homme et du citoyen, France, 1789
Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être
fondées que sur l'utilité commune.
Article premier de la Déclaration
universelle des droits de l'homme, 1948
Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.
Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers
les autres dans un esprit de fraternité.
Au bout de cette logique, la tentation terroriste est grande. L'ennemi est tellement vulnérable sur ses dérisoires radeaux ! Quelques pichenettes un peu plus horribles que les autres suffisent sûrement à le vaincre.
Dans un monde ressenti comme dépourvu de sens, fondé sur l'exploitation, l'oppression de l'homme par l'homme, la civilisation se ramène le plus souvent à une gestion de la barbarie.